Le musée D-Day Omaha, un lieu culturel privé et familial

J’ai « rencontré » Fabien Brissard lors d’un récolement des dépôts, dans le cadre de mon travail de gestionnaire de collections. Son enthousiasme et sa passion pour le Débarquement m’ont plu. J’ai donc décidé de l’interviewer sur le musée de la Seconde Guerre mondiale en Normandie qu’il gère avec son frère. Je l’ai questionné sur son histoire familiale, sur ses difficultés et sur ses projets.

Un musée sur le débarquement de Normandie situé à Omaha Beach

Le musée D-Day est situé à seulement quelques mètres de la plage d’Omaha Beach, la Sanglante. Une des cinq plages où s’est déroulé le débarquement de Normandie, le 6 juin 1944. Affectée aux troupes américaines, elle est le lieu où les Alliés ont perdu le plus d’hommes. Longue de huit kilomètres, elle a en effet été le théâtre d’un furieux combat. On estime que deux à trois milles Américains ont péri sur cette plage.

Le musée D-Day, le cimetière militaire et les monuments commémoratifs en rappellent la tragique histoire.

Les collections de la Deuxième Guerre mondiale du musée D-Day

Le musée présente plus d’un millier de pièces datant de la Seconde Guerre mondiale. La plupart des objets ont été collectés au fil des années par Michel Brissard, passionné par l’histoire du Débarquement.

On y retrouve ainsi des objets du quotidien comme des paquets de cigarettes, des préservatifs, des uniformes et de nombreuses pièces militaires :

·         tourelle blindée ;

·         canon de marine du contre-torpilleur Chacal ;

·         motochenille ;

·         char Goliath ;

·         moto de parachutiste ;

·         machine Enigma ;

·         etc.

Focus sur le char Goliath, pièce emblématique du musée D-Day

Cet objet emblématique de la Seconde Guerre mondiale est un petit char téléguidé monté sur des chenilles. Cette arme offensive permettait de détruire, grâce à une charge explosive, les chars ennemis. Cette pièce, très rare, se trouve dans un excellent état de conservation. Elle est exposée avec son caisson de transport. On pouvait déposer dans celui-ci quatre de ces engins. Il existait deux versions de ce char : une version électronique et une version thermique. C’est ce modèle qui se trouve au musée D-Day Omaha.

char Goliath
Quatre membres des Beach Groups avec trois chars Goliath (M. Le Querrec, Flickr).

Un bâtiment symbolique

Les collections du musée du Débarquement ont pris place dans l’ancien hôpital de campagne américain de plus de 3 000 mètres carrés. Après la guerre, le bâtiment sera réutilisé en cinéma par la commune. Il sera ensuite acheté par un particulier, pour être revendu ensuite à la famille Brissard.

Cet édifice emblématique est situé à 4 km du cimetière américain et à 7 km de la pointe du Hoc.

Pourquoi D-Day ?

Ce terme désigne le jour du débarquement de Normandie des forces alliées afin de libérer la France des nazis, le 6 juin 1944. Soit le Jour J ou le jour le plus long.

Plus d’un million de soldats seront mobilisés pour l’opération Overlord. Plus de trente mille soldats américains débarqueront à Omaha Beach, à minuit.


Le musée D-Day sur la plage d’Omaha Beach, une histoire familiale

C’est en 1999 que Michel Brissard crée le musée D-Day à Vierville-sur-Mer, dans le Calvados. La commune cherche en effet un repreneur pour l’ancien hôpital américain. La ville le connaît bien et elle le sollicite pour l’achat. C’est ainsi que la famille Brissard acquiert le bâtiment pour un euro symbolique.

Michel Brissard est en effet passionné par la Seconde Guerre mondiale. Il partage sa ferveur avec ses deux fils. Ils sillonnent alors les plages d’Omaha Beach à la recherche d’objets historiques liés au Débarquement.

À la mort de son père, en 2012, Fabien Brissard reprend la direction du musée avec son frère. Leur objectif ? Continuer le devoir de mémoire en y intégrant leur collection personnelle.

Commence alors une belle aventure pour Fabien, cet autodidacte, véritable couteau suisse. Car Fabien, cuisinier de profession, travaille dans la restauration à Paris, à 296 kilomètres d’Omaha. Cependant, cette distance n’est rien pour ce dynamique directeur de musée. Il gère d’une main de maître l’institution grâce à Internet et à son frère, resté sur place.

Exposition musée D-Day Omaha
Salle du musée D-Day Omaha (G. van Gent, Flickr).

Est-ce difficile de créer un musée privé en Normandie ?

Aujourd’hui, d’après Fabien, il est de plus en plus difficile d’obtenir des pièces militaires. Celles-ci deviennent donc de plus en plus rares. À l’ère d’Internet, on constate en effet un grand engouement pour ces objets, notamment à l’international. Il s’avère donc de plus en plus compliqué d’accéder à certaines pièces inabordables pour de petites structures comme le musée D-Day. Outre leur coût, il faut également trouver un endroit pour les conserver et les exposer. Ainsi, il est presque impossible de trouver un terrain en Normandie aujourd’hui. Les côtes sont protégées par le département et la région. Et pour Fabien, c’est tant mieux !

Comme il s’agit d’un musée privé, il est également très compliqué d’obtenir des subventions. Toutefois, Fabien et son frère peuvent compter sur la commune de Vierville-sur-Mer. Malgré sa petite taille (400 habitants), la mairie les soutient pour leurs projets.

Le musée peut également compter sur des budgets alloués aux manifestations, notamment pour les 80 ans du Débarquement, et sur les Américains. La famille Brissard a d’ailleurs été approchée à plusieurs reprises par la garde nationale américaine. Fabien a même eu des propositions de rachat. Les Américains possèdent en effet un sens du patriotisme assez fort. Cependant, il était hors de question pour les Brissard de rompre la tradition familiale. Et puis, comme le souligne Fabien, la Normandie est française !

L’organisation d’un musée sur le Débarquement

Aujourd’hui, la collection est tellement importante que le récolement de leurs collections n’est pas terminé. Il faut dire que la charge de travail est importante. Quatre personnes, y compris Fabien et son frère, travaillent au musée. Une salariée est chargée de la caisse et une autre, des visites guidées. Une cinquième s’occupe également de la comptabilité. S’ils sont peu nombreux, ils accueillent toutefois 40 000 personnes pendant la saison d’ouverture. Un chiffre important pour une si petite structure.

Pour donner un ordre d’idée, le cimetière américain accueille 1,2 million de visiteurs. La pointe du Hoc quant à elle n’est pas loin du million.

Le musée se caractérise par une fréquentation saisonnière. Il ouvre le week-end de Pâques et ferme à la Toussaint. L’institution tend toutefois à rallonger ses saisons d’ouverture. D’ailleurs, le musée a pour objectif d’ouvrir en arrière-saison, notamment pour les scolaires.

👉 La pointe du hoc est célèbre pour avoir été l’objet de l’assaut des Rangers américains lors du débarquement de Normandie.

La journée type d’un musée privé en Normandie

Dans un musée privé, la journée commence assez tôt et elle se finit très tard. Il faut en effet tout faire :

·         résoudre un problème électrique ;

·         déboucher des toilettes ;

·         organiser une visite guidée impromptue ;

·         allez à un rendez-vous afin de trouver du mécénat ;

·         gérer les dossiers avec la mairie ou la préfecture ;

·         communiquer ;

·         exposer une pièce ;

·         récupérer un objet.

Il n’y a donc pas vraiment de journée type au musée D-Day, car il se passe tout le temps quelque chose de différent. Sans compter qu’il faut aussi s’occuper du restaurant que Fabien a ouvert. Il permet de restaurer ses visiteurs qui profitent également de la vue sur la plage. Fabien et son frère sont donc sur tous les fronts.

Certaines années, il faut également préparer de grands évènements, comme les 80 ans du Débarquement. Ces festivités demandent à l’équipe du musée D-Day une très grosse logistique.

Et les difficultés au quotidien ?

Les difficultés que rencontre un musée privé au quotidien ? Celle d’une petite entreprise qui inspire à grandir répond sans hésiter Fabien. Plus que tout, il manque de force vive, notamment pour les visites guidées. Mais plus de personnel veut aussi dire plus de charge, inenvisageable pour une si petite structure. Ce qui ne les empêche pas de réfléchir à obtenir de l’aide en proposant des stages aux troisièmes et aux lycéens. L’idée étant de les initier à l’histoire du Débarquement et, pourquoi pas, de les préparer à prendre la relève.

Le jour où on a volé la machine Enigma

Le musée D-Day a la chance de conserver en ces murs, la célèbre machine cryptographique Enigma.

Cette machine portative électromécanique a été inventée par Arthur Scherbius en 1918. Pendant la Deuxième Guerre mondiale, elle servait aux Nazies et à ses Alliés à décoder leurs communications. Son déchiffrement, réputé inviolable, fut pourtant décrypté par Alan Turing, grâce aux travaux des Français et des Polonais.

Les chercheurs estiment que le déchiffrage de la machine Enigma aurait raccourci le conflit de plusieurs mois.

L’Allemagne nazie a produit plusieurs variantes de machine Enigma, dont des versions destinées aux entreprises. Pendant la guerre, plusieurs milliers de machines Enigma auraient ainsi été produites. Aujourd’hui, elles sont très recherchées. Vous pouvez les découvrir également au Musée de l’Armée, à Paris, au Normandy Victory museum, dans la Manche ou au Mémorial de Caen.

En 2004, la fameuse machine Enigma est volée au musée D-Day lors d’un cambriolage, avec d’autres objets. Les voleurs essaient de revendre la machine dans une boutique parisienne, Le Poilu. Celle-ci propose des objets datant de 1870 à 1960. Flairant un vol, le propriétaire de la boutique alerte la police, tout en donnant rendez-vous aux cambrioleurs. Ne se doutant pas qu’ils sont repérés, les voleurs reviennent avec la machine portative. Ils seront arrêtés par les policiers.

Le musée ne récupérera pas tous les objets, mais la machine cryptographique pourra de nouveau intégrer le musée. Pour le plus grand bonheur des habitants et de la famille Brissard.

Les partenariats du musée D-Day

Le musée du Débarquement a noué de nombreux partenariats, notamment avec d’autres institutions culturelles. C’est le cas avec le musée associatif des Blindés, à Saumur. Il permet ainsi au musée D-Day d’obtenir, sous forme de dépôt, de grosses pièces d’artillerie.

Citons également le musée D-Day Wings Museum, à Caen-Carpiquet. Il traite de la Seconde Guerre mondiale par le biais de l’aéronautique.

Outre ces institutions culturelles, Fabien travaille également avec des influenceurs. Ils lui permettent de faire parler de l’institution et ainsi de faire connaître le musée du débarquement de Normandie.

machine enigma
machine Enigma, Mémorial de Caen (A. Jones, Flickr).

Un musée de la Seconde Guerre mondiale en Normandie aujourd’hui

Le public du musée D-Day

Parmi les visiteurs du musée, on dénombre de nombreux étrangers, avec notamment des Belges, des Anglais, des Allemands et des Américains. Depuis le Covid, la famille Brissard constate une augmentation du tourisme régional, mais également de la région parisienne, très proche. La bonne nouvelle ? Il semble que le jeune public s’intéresse à ce pan de l’histoire, car ils sont de plus en plus nombreux.

Les projets du musée d’Omaha Beach

Aujourd’hui, le musée aspire à s’agrandir, mais ce projet demande un investissement de plus de 4 millions. Heureusement, Fabien et son frère ont la chance d’être entourés d’une équipe qui travaille au futur plan du nouveau musée. Il faut dire que Michel Brissard avait également pour ambition d’agrandir le musée. Il avait d’ailleurs déposé un permis de construire peu avant sa mort, en 2012.

Outre cet agrandissement, Fabien et son frère voudraient proposer des évènements originaux : des reconstitutions grandeur nature.

Le mot de la fin 

Le devoir de mémoire est un leitmotiv pour Fabien et sa famille. Il encourage la future génération à être curieuse et à prendre possession du sujet. Pour lui, c’est grâce au courage de ceux qui ont libéré la France que l’on peut vivre dans le monde d’aujourd’hui.

Fan du Débarquement ou tout simplement curieux. Ne manquez pas de visiter le musée sur la Seconde Guerre mondiale de Normandie à Omaha Beach.

Je tiens à remercier Fabien pour sa disponibilité, celui-ci devant mener de front la préparation des 80 ans du Débarquement et son travail dans la restauration. Merci Fabien !

Retrouvez l’interview du podcast de Fabien sur CulturIssime.

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